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TRAVAUX PRATIQUES (accès libre)
Le bon usage de nos pictochroniques (théorie et pratique pour nos lecteurs)

Si certains lecteurs ne jurent plus que par nos pictochroniques (commentaires graphiques de l’actualité horlogère), d’autres hésitent encore à les considérer comme des contenus éditoriaux à part entière. C’est dommage : ces détournements visuels sont précisément faits pour éclairer une actualité qu'ils nous forcent à regarder autrement. Boileau avait raison : « Les yeux en le voyant saisiront mieux la chose ». Décodage et démonstration...


Soit un dessin (ci-dessus et en bas de la page) paru dans une séquence récente nos pictochroniques tri-hebdomadaires (Business Montres du 22 août). Il n’illustre pas, pour l’instant, une actualité particulière, mais ça pourrait venir si le contenu de sa « bulle » venait à être développée dans une chronique à part entière centrée sur le commentaire du personnage [le sérieux du sujet justifierait d’ailleurs cette focalisation]. En onze lignes et cinquante mots, cette « bulle » fait un vrai constat et pose une vraie question : celle de l’engagement des états-majors horlogers à admettre, comprendre et se préparer aux mutations sociétales en cours. Quelle grille de lecture appliquer à un tel dessin ?

▶▶▶ 1) L’ÉCLAIRAGE...

Ce sous-texte est courtoisement explicite en remerciant la source (voir point n° 5) d’un dessin qui est présenté ici comme « détourné » à des fins horlogères, ce qui indique clairement qu’il n’est pas repris dans son contexte original. C’est l’esprit des pictochroniques : utiliser, dans un esprit « situationniste », les icônes graphiques de la pop-culture contemporaine pour favoriser les réflexions de chacun sur l’actualité des montres...

▶▶▶ 2) LE PERSONNAGE...

C’est lui qui est au cœur de l’action. Il ressemble à des centaines de managers de l’horlogerie : quadra ou quinquagénaire légèrement dégarni, moustaches sérieux, lunettes discrètes, élégance soignée (Barbour, chemise à rayures, cravate club, pantalon à revers, mi-bas subtilement assortis à la cravate, « monk » double boucle à la William de chez Lobb). On en croise souvent dans les manufactures : il porte sa montre au poignet droit. Il soigne sa forme physique en vélo [il n’a pas de casque, donc ce n’est pas un rouleur au long cours] et il n’a pas un vélo de frime néo-technologique, ni un vélo électrique : c’est un post-boomer de tradition, sans doute placidement conservateur. Il s’est arrêté en cours route pour consulter son écran de téléphone : ce garçon est prudent et il ne circule que par beau temps (la preuve par les William, dont il ne risquerait pas la patine sous la pluie). L’ombre portée de ce monsieur souligne le sens de lecture de l’image, de la gauche vers la droite, ce qui nous oriente vers la bulle en couleur : tout dans ce personnage dit son sérieux – il ne faut donc pas prendre à la légère ce qu’il nous raconte en quelques mots qui pourraient être ceux qu’il est en train de lire ou d’écrire sur son écran de smartphone...

▶▶▶ 3) LA BULLE...

C’est la pensée codifiée du personnage, exprimée comme ces phylactères et ces rubans qui ornaient les parchemins du Moyen Âge, mais on trouve déjà plus ou moins quelques paroles reliées à des personnages dans les graffitis de Pompéi, voire dans les signes encore mystérieux qui accompagnent certaines peintures pariétales préhistoriques. Donc, sans s’adresser à nous et sans parler directement [la bulle n’est pas reliée à l’homme en vélo], cette bulle s’annonce plutôt comme une méditation personnelle qu’il se fait sans la formuler verbalement, à l’intérieur même de sa tête ou sur son écran. Voici un constat et une question exprimés en une quinzaine de lignes et une cinquantaine de mots – dont six fois la référence à « nouveau » ou « nouvelle » : une insistance qui traduit l’urgence de mener une réflexion à ce sujet. La rhétorique de ces trois phrases est bien structurée : l’état des lieux (tout ce qui en train de changer), l’amorce d’une nouvelle ère (ce que ces changements induisent) et le questionnement des comportements de ceux qui subissent ces changements. On est à la fois dans la constatation d’une évolution et dans l’anticipation de la suite, avec une projection sur les capacités de réactions des acteurs de la montre. Tout le monde peut s’accorder sur la réalité des mutations qui sont à l’œuvre, mais les avis peuvent diverger sur les réponses à y apporter : sans dogmatisme, mais sans conclure, le personnage s’interroge sur cette « radicalité foudroyante ». Ce texte pourrait être développé en dix fois plus de mots, mais il ne serait pas beaucoup plus complet qu’en trois phrases : cette pictochronique a rempli sa mission, avec quelques notes sociétales supplémentaires et la possibilité de capter en dix secondes ce qu’il aurait fallu lire en dix minutes...

▶▶▶ 4) LES LETTRES ET LES COULEURS...

Cette typographie déliée est très classique dans l’univers des bandes dessinées, tout comme l’usage des majuscules qui rompent avec l’ordre du discours linéaire imprimé. Le bleu glacier de cette bulle posée à la hauteur de la tête du personnage est un indice de froideur qui incite à réfléchir posément. Le passage en rouge de certains mots en signale l’importance argumentaire, qui n’est pas forcément celle du déroulement logique d’un raisonnement : c’est une inflexion graphique qui relance l’attention et qui peut correspondre à une inflexion vocale. On ne va pas en demander plus à un cycliste urbain...

▶▶▶ 5) LA SIGNATURE...

Toutes les références socio-réseautées de nos amis des Croquis sartoriaux sont là comme une signature graphique avouée et parfaitement reconnaissable. Romée de Saint Ceran est un des illustrateurs les plus doués de sa génération : son style est parfaitement reconnaissable et « sociologiquement » très percutant, les commentaires originaux de ses dessins trahissant une ironie mordante, tant dans le trait que dans les textes. On a du mal à comprendre pourquoi la communication horlogère recourt si peu à son talent, qui l’inscrit en mode graphique dans la lignée des fabulistes et des moralistes français du XVIIe siècle (La Fontaine, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc.). Merci encore !

(dessin publié en septembre 2024)

La cohérence de l’argumentation est étayée par l’équilibre ramassé de la composition graphique : on peut parler, comme dans les règles de bon sens léguées par notre théâtre classique, d’une unité de temps, de lieu et d’action. Le tout est un facteur supplémentaire de crédibilité et d’efficacité : on reste concentré sur l’intrigue, énoncée par un personnage qui nous paraîtra d’autant plus digne de confiance qu’il est très réaliste. Rappelons que cette règle des trois unités a été énoncée par Nicolas Boileau (1636-1711), le grand défenseur du classicisme, qui l’écrivait en alexandrins dans le Chant III de son Art poétique (1674) : « Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose : Les yeux en le voyant saisiront mieux la chose ». Ce qui est à peu près le concept de nos pictochroniques. On pourrait aussi en profiter pour rendre un dernier hommage à Philippe Bouvard, qui vient de nous quitter et qui nous aura légué un intéressant concept pour parler de son métier d'amuseur : l'humoralisme. On est en, plein dedans. On vous laisse réfléchir là-dessus...

COORDINATION ÉDITORIALE : BUSINESS MONTRES



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