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ENCHÈRES @2013 : Pour Sotheby's, Genève se joue en mode « Post Lux Tenebras »

Pas facile d'essuyer les plâtres d'une saison d'enchères où tout le monde se pose des questions sur le marché. Après un samedi en demi-teinte pour 403 lots sans passion, on peut déduire avec Sotheby's que les attentes des amateurs ont changé, géographiquement et psychologiquement. Maintenant, Genève, c'est « Post Lux Tenebras » plutôt que « Post Tenebras Lux »...    ▶ En bref... ❏❏❏❏ La nostalgie n'est plus ce qu'elle …


Pas facile d'essuyer les plâtres d'une saison d'enchères où tout le monde se pose des questions sur le marché. Après un samedi en demi-teinte pour 403 lots sans passion, on peut déduire avec Sotheby's que les attentes des amateurs ont changé, géographiquement et psychologiquement. Maintenant, Genève, c'est « Post Lux Tenebras » plutôt que « Post Tenebras Lux »... 

 
▶ En bref...
❏❏❏❏ La nostalgie n'est plus ce qu'elle était... ❏❏❏❏ La grande mutation du marché a commencé... ❏❏❏❏ Les Rolex vintage deviennent un facteur de risques... ❏❏❏❏ La décrue Patek Philippe a peut-être commencé... ❏❏❏❏ Les gros coups mal préparés font les gros plantages... ❏❏❏❏ La redistribution des cartes est en cours entre l'Europe et l'Asie... ❏❏❏❏ L'exception sous le marteau reste le facteur principal des prix exceptionnels... ❏❏❏❏ Des amateurs sélectifs et experts que jamais... ❏❏❏❏ Les bons et les mauvais points de la journée... 
 
 SOTHEBY'S MAI 2013, GENÈVE
La grande mutation du marché a commencé...
 
◉◉ La fière devise (évangélique) de Genève nous affirme, dans un raccourci sémantique qui prouve le génie marketing de Calvin, que « Post Tenebras Lux » – « La lumière vient après les ténèbres ». On pourrait la paraphraser en constatant que, après des années d'opulence, de luxe et de sessions où à peu près tout se vendait sous le marteau, à des prix souvent déroutants, le marché s'est opacifié et il devient très difficile d'en percer les obscurités : « Post Lux Tenebras ». Bien malin qui peut tirer des enseignements pertinents de deux sessions Sotheby's de ce samedi : il faudra clairement attendre lundi soir et les résultats de la vente Christie's pour tenter de comprendre quelque chose à un marché en pleine mutation, qui redistribue les cartes de ses influences géopolitiques et de ses zones de (dé)pression économiques...
 
◉◉ Un peu plus de sept millions de francs suisses ont changé de mains,  mais près de 98 lots sont restés sur le tapis (25 % d'invendus) : pas de quoi pavoiser, mais pas de quoi se lamenter non plus. Business Montres parlait de « normalitude » : on s'y baigne ! Le choix du samedi n'a que peu influé sur le résultat final – même avec la concurrence de la vente Auktionen Dr. Crott qui se déroulait au même moment à Francfort (sinon pour la courte séquences des montres anciennes, pas très bien vendues en volume, mais plutôt très bien en prix quand elles trouvaient preneur). Impossible de comprendre pourquoi certains lots ont bien fonctionné : on ne peut que constater certains faits et quelques constantes, qui ne dessinent malgré tout qu'un paysage impressionniste dans les ténèbres de ce marché complexe...
 
Le schéma général qui se dessinait ces dernières années est largement ratifié par cette première session : seul les lots exceptionnels atteignent des prix exceptionnels. On a pu le vérifier avec quelques pièces, comme la Patek Philippe de poche « militaire » (Business Montres du 10 mai), qui s'est disputée entre un marchand italien et le musée Patek Philippe jusqu'à 87 000 CHF (prix payé par l'acheteur, avec les frais, pour ce lot n° 261), soit huit fois l'estimation basse : ci-dessus) – le musée Patek Philippe l'emportant in extremis. Comme quoi l'exceptionnel n'est pas une question de prix, mais de rareté sen salle des ventes. Ce n'est même pas une question de mouvement : ce n'est pas le quartz Beta-21 de la Patek Philippe de forme du lot n° 78 qui peut expliquer son adjudication à 16 000 CHF (deux fois et demi son estimation basse), mais tout simplement son pedigree : on ne voit pas tous les jours passer une montre de Georges Simenon sous le marteau...
 
◉ Comme on est toujours sur un marché de vendeurs plus que d'acheteurs, les prix de réserve trop élevés ont tué plus de lots que d'habitude. C'était le cas pour la Longines « militaire » (lot n° 274), ravalé à 20 000 CHF pour une estimation basse à 25 000 CHF, alors qu'il aura fallu le faire démarrer à 10 000 CHF pour terminer au mieux à 18-20 000 CHF. Le superbe chronographe en acier Patek réf. 1463 (lot n° 363 : ci-dessous) n'a pas pu, lui non plus, atteindre son estimation basse (200 000 CHF), qui était de toute façon trop ambitieuse pour une pièce qui n'a pas inspiré confiance aux amateurs rendus dubitatifs par un storytelling maladroit. On pourrait en dire autant de la montre émaillée Ilbery (lot n° 312), beaucoup trop ambitieuse pour sa rareté réelle sur le marché...
 
 
C'est que les enchérisseurs sont devenus sélectifs et experts. Exemple avec le score impressionnant de la paire de montres Juvet (lot n° 311), des montres de poche « chinoises » sans ostentation, ni émaillage, mais servies dans leur écrin d'origine avec des cadrans originaux gradués sur 24 heures avec les signes du zodiaque chinois qui correspondent (au-dessous du titre) : 81 000 CHF frais compris, c'est dix fois l'estimation basse ! Faute de gros moyens financiers, les Européens – marchands ou collectionneurs – picorent. Les Asiatiques – peu nombreux en ligne, mais très présents sur quelques lots décisifs – commencent à ne plus se laisser éblouir par les images des catalogues : ils se renseignent de façon détaillé avant d'acheter et ils sont de plus en plus connaisseurs, au moins pour les montres anciennes. Celui qui ne s'y est pas trompé, c'est l'amateur qui a raflé, à 102 000 CHF (quatre fois l'estimation basse) la Vacheron Constantin émaillée du lot n° 173 (ci-dessous)...
 
 
On attendait une percée des Rolex vintage : c'est très loin d'être le cas ! Avant d'incriminer la consistance de l'offre Sotheby's dans ce domaine, on vérifiera cette tendance avec les catalogues Antiquorum de dimanche et de Christie's lundi [ces deux maisons ont fait un gros effort sur l'offre Rolex], mais il est certain que les acheteurs asiatiques – ceux qui assurent la dynamique du marché, les Italiens ne faisant plus guère que de la figuration – n'ont pas encore la maturité culturelle, ni la maîtrise des codes qui leur permettrait d'apprécier ces Rolex anciennes : ils préfèrent encore les montres contemporaines (voir ci-dessous). Donc, prix globalement médiocres ou lots repris dans de nombreux cas, à quelques exceptions près : à 40 000 CHF frais compris, le lot n° 166 – une Submariner à cadran Explorer certifié par Rolex (ci-dessous) – était une gourmandise bon marché pour un collectionneur (pile au-dessus de l'estimation basse). Le cas des Rolex Day-Date « Stella » commence à se clarifier : les vrais collectionneurs vendent, alors que les benêts achètent encore – mais pas toujours : on a compté de trop nombreux invendus [que de faussaires habiles !] dans cette référence pour que la tendance ne soit pas en train de s'inverser ! Même les Daytona commencent parfois à poser problème...
 
 
 De même, sans que ça devienne encore préoccupant, il faut prendre acte du fait que les Patek Philippe anciennes ont baissé ! Sauf pour les pièces exceptionnelles, elles ne trouvent plus preneur qu'à des niveaux inférieurs de 20 % à 30 % de leurs sommets d'il y a deux ans. Le nom de Patek Philippe sur un cadran n'est plus une garantie absolue de succès en montre-bracelet, ni d'ailleurs d'insuccès en montre de poche : là encore, le marché est devenu zappeur et exigeant – comme en témoignent les montres invendues Patek Philippe de la session Sotheby's : elles auraient forcément trouvé preneur en 2011 ou 2012...
 
Déception identique pour les « coups » marketing imaginés par Sotheby's. On allait voir ce qu'on allait voir avec la pièce unique Audemars Piguet parrainée par Lionel Messi (un chronographe Royal Oak en platine, vendue à des fins charitables) : facturée autour de 80 000 CHF en boutique pour la série standard, ce lot n° 110 s'est s'est vendue 81 000 CHF – ce qui ne paye pas le maillot et le ballon de football signés par le joueur (ci-dessous) et ce qui n'est pas vraiment glorieux ! De même, Sotheby's avait misé sur une mini-vente thématique consacrée aux Ingenieur IWC : la moitié des pièces anciennes proposées n'a pas trouvé preneur, alors qu'elles étaient révisées par la manufacture, dotées de certificats et enrichis d'écrins [même échec avec 50 % d'invendus sur les Ingénieur récentes]. C'est une gifle pour IWC et une bonne leçon pour Sotheby's, qui n'avait pas pris assez de garanties pour que Schaffhouse se mobilise à l'heure de la vente...
 
 
D'une façon générale et presque systématique, les montres neuves ou récentes se sont remarquablement bien vendues, dans les moyennes de leur estimation, voire souvent au-delà. L'appétit du marché reste fort, pas forcément pour de nobles raisons : ces montres neuves, avec boîte et papiers, sont des « valeurs fortes » sur le marché. Comme on les trouve sans problèmes dans les boutiques du réseau officiel, ce n'est sans doute pas une affaire de disponibilité immédiate. Ces pièces sont souvent difficiles ou gênantes à acheter dans le pays d'origine des enchérisseurs [à Genève, c'est plus discret, sans déclaration gênante, et on ne risque pas le blogueur qui vous crucifie quand vous sortez de la boutique], mais elles sont aussi plus faciles à revendre sur d'autres marchés : un chrono-tourbillon Richard Mille RM 25 (lot n° 142 : 227 000 CHF frais compris), c'est une Richard Mille valorisée dans le monde entier ! Un chronographe calendrier annuel Patek Philippe réf. 5960 en platine (lot n° 153 : 68 000 CHF frais compris), c'est une valeur sûre négociable dans le monde entier. Une répétition minutes Patek Philippe en platine réf. 5029P (lot n° 182 : 557 000 CHF frais compris, nettement au-dessus de l'estimation haute), c'est un placement avisé mais facilement à réaliser dans les temps incertains que nous vivons. On est là dans la logique d'une sorte de création de monnaie parallèle assise sur des produits tangibles et planétairement monétisables...
 
Excellent maintien sous le marteau de marques comme Vacheron Constantin [qui peut remercier les amateurs asiatiques qui auront veillé tard dans leur nuit], bonne tenue des petites montres de joaillerie serties dès qu'elles portent une marque prestigieuse, comme la Patek Philippe du lot n° 270 (40 000 CHF, sept fois l'estimation basse), confirmation du rôle-clé des enchères pour l'image de la marque auprès des collectionneurs (les 341 000 CHF du lot n° 344, nettement audessus de l'estimation haute), franc succès des montres « militaires » ou de style militaire, consolidation des pendulettes solaires et émaillées de Patek Philippe (lot n° 285 : 173 000 CHF, au triple de l'estimation basse), émergence des chronographes Rolex (Daytona, pré-Daytona, non-Daytona, etc.) comme pivot de référence d'une nouvelle offre Rolex (leur cote se solidifie de vente en vente : au-dessus du sommaire) et valorisation définitive du pedigree de la montre (provenance, légitimité génétique, cosmétique récente, etc.)...
 
Vérification des moteurs à plusieurs vitesses qui font avancer la machine des enchères horlogères : peu d'Asiatiques présents dans la salle et relativement peu au téléphone, mais ils étaient motivés et intelligents dans leurs choix ; quelques Européens présents dans la salle et très peu au téléphone, mais ils étaient démotivés ; de rares Américains dans la salle, mais ils avaient le moral. Genève s'enfonce peu à peu comme carrefour mondial des enchères pour les montres de collection, quand Hong Kong s'impose peu à peu comme place commerciale de référence : c'est à New York que les auctioneers semblent désormais vouloir régler leurs comptes (belles pièces Sotheby's en juin et non moins belles pièces Christie's). C'est dire à quel point les ténèbres sont en train de gagner l'Europe de l'après-luxe...
 
 
 
 
 
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