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IN MEMORIAM (accès libre)
Adieux à Jean-Marie Schaller, qui savait si bien cacher sa disruption sous la gentillesse d’un doux sourire

On a connu de lui la naissance de la maison Louis Moinet, génial grand horloger français du XIXe siècle dont il a réhabilité la mémoire, mais le parcours créatif de Jean-Marie Schaller avait commencé bien avant : la renaissance de l’horlogerie mécanique au cours de ces dernières décennies lui doit beaucoup plus qu’on ne croit le savoir…


Chaque année, au nom d’une ancienne amitié qui nous liait depuis les années 1990 avec Jean-Marie Schaller, un canard laqué était sacrifié dans un (très bon) restaurant chinois, tenu pour l’occasion de respecter la succession rituelle des plats qui présentent le canard sous toutes ses formes – de la peau croustillante au bouillon final. Autant dire qu’on prenait le temps de faire et refaire l’horlogerie, pour encenser ou dégommer ses acteurs parfois ridicules et souvent ridiculisés. Instants précieux pendant lesquels, comme le chantait Charles Aznavour, « on déballe des vérités / Sur des gens qu’on a dans le nez / On les lapide / Mais on le fait avec humour / Enrobé dans des calembours / Mouillés d’acide » (Comme ils disent, 1972). C’est en se pourléchant des galettes trempées dans la crème de blé fermenté qu’on découvrait la vraie gentillesse foncière de Jean-Marie Schaller…

Nous l’avions vu se passionner pour la marque Perrelet, dont il avait été un des co-refondateurs avant de la revendre au groupe Festina, auquel il avait refilé l’héritage douteux que représentait l’« invention » prêtée au mystérieux Abraham Louis Perrelet [dont on ne sait rien de certain] du premier mouvement automatique, dont tout le monde sait désormais, depuis les travaux imparables de Joseph Flores, qu’il faut en attribuer la paternité à l’horloger belge Hubert Sarton [les lecteurs de Business Montres se souviendront que nous avons longtemps et abondamment ferraillé avec de piètres historiens conformistes en faveur de cette reconnaissance d’Hubert Sarton]. Vers l’an 2000, il avait ensuite participé à la fondation des British Masters, avec des marques éponymes qui rendaient hommage à de grands horlogers comme George Graham, John Arnold ou Thomas Tompion, témoins des grands siècles de l’horlogerie britannique (XVIIe et XVIIIe siècle). Poursuivant un parcours créatif plus fertile qu’on ne l’imagine, Jean-Marie Schaller avait ensuite créé ex nihilo la maison Louis Moinet, en hommage à un grand horloger français du XIXe siècle, à peu près oublié lors de la naissance de la marque (2004) mais aujourd’hui crédité d’inventions fondamentales, comme la mise au point du premier chronographe manuel (son « compteur de tierces » de 1816), qui était aussi la première montre mécanique à haute fréquence (30 Hz, soit 216 000 alternances/heure, ce qui permettait une précision pionnière au soixantième de seconde)…

Là encore, que de batailles éditoriales, d’embuscades rédactionnelles et d’escarmouches médiatiques pour faire admettre aux truqueurs de l’histoire officielle subventionnés par les marques que le vrai « inventeur » du chronographe mécanique était Louis Moinet, et non, comme le prétendait Montblanc, Nicolas Rieussec [tirons à nouveau les oreilles du douteux Dominique Fléchon, qui a eu tout faux concernant Moinet après avoir été humilié sur Perrelet]. Nous étions dans la salle d’enchères quand ce compteur de tierces (pièce unique) a été adjugé à l’heureux Jean-Marie Schaller, après une courte bataille contre le musée Patek Philippe. Nous avions ensuite suivi l’étude horlogère et documentaire de cette mécanique exceptionnelle, puis le combat pour la vérité, parallèlement à l’épanouissement de la marque Louis Moinet, peu à peu spécialisée dans des pièces uniques ou en série très limitée qui mettaient en valeur les métiers d’art, des matériaux hors du commun, parfois extra-terrestres et le patrimoine traditionnel de l’horlogerie. En deux décennies, une signature est née, celle des Ateliers Louis Moinet, qui survivra à son créateur, qui a eu la chance de pouvoir former, avec sa femme, son propre successeur qui n’est autre que son fils Nathanael.

C’est encore ici qu’il faut souligner l’indignité du GPHG (Grand prix d’horlogerie de Genève), dont Jean-Marie Schaller était un des plus ardents fidèles : les jurés lui ont toujours refusé le moindre prix, après plus d’une décennie de participation créative. Sans doute n’avait-il pas la « bonne carte » [celle qui vous concilie les faveurs du jury ou de la direction du GPHG], ni la main assez agile pour brosser les jurés dans le sens du poil – ni surtout la mentalité pour se déshonorer par des manœuvres que son caractère fondamentalement paisible et serein (tendance zen) ne parvenait même pas à concevoir. Chaque année, Business Montres a pu recommander de lui attribuer enfin le prix qu’il méritait, notamment dans la catégorie « Chronographe » où Louis Moinet excellait, mais Jean-Marie Schaller n’a jamais pu aller au bout de ses rêves les soirs de remise des prix. Peut-être, pourquoi pas, cette année, même s’il est trop tard pour lui accorder personnellement cet honneur ? En attendant, le GPHG s’est déshonoré en l’oubliant de façon systématique et forcément un peu intentionnelle…

Voilà, Jean-Marie, quelques idées qui traversent la mémoire d’un très gros quart de siècle, pas encore trois décennies passées sur des pistes créatives parallèles, parfois convergentes et parfois divergentes, toujours dans la bienveillance mutuelle, sans brouilles même passagères pour autant qu’on s’en souvienne – ce qui n’est pas si fréquent. Souvenirs de Baselworld où d’extraordinaires redingotes brodées étaient de rigueur, souvenirs du SIHH d’avant la dictature Richemont, souvenirs des visites aux ateliers de Saint-Blaise, souvenirs de conférences de presse (dont une, mémorable, à l’Observatoire de Neuchâtel), souvenirs de rencontres ailleurs dans le monde, au Proche-Orient [où il avait beaucoup de clients dans les palais] ou en Asie, souvenirs d’une autre horlogerie, celle de la « bulle » comme celle des mini-crises d’avant la grande crise des années 2020. Souvenirs d’un sourire toujours indulgent, d’une gentillesse débonnaire et d’une serviabilité permanente : pas de doute, Jean-Marie Schaller n’était pas tout-à-fait un horloger comme les autres et son obligeance nous manquera comme elle nous a marqués...

Adieu, donc, cher Jean-Marie ! Ta liberté de pensée nous fera défaut. Ta force de caractère – une main de fer obstinée dans un gant de velours inflexiblement souple – aurait été utile à une horlogerie qui vacille sur ses bases sans plus pouvoir consolider son identité. On ne peut pas douter que ton influence sur l’horlogerie du XXIe siècle sera reconnue un peu plus tard, quand auront disparu les requins et les vautours qui ont mis en coupe réglée l’industrie des montres. La maladie qui a pu t’emporter ne t’a pas vaincu : elle va seulement contribuer à graver prématurément ton nom dans le marbre de la vraie horlogerie contemporaine, celle que tu as tant aimé et qui te doit tant...

G.P.

COORDINATION ÉDITORIALE : JACQUES PONS



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