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BW 2013 #9 : Beat Haldimann, l'extrême-centriste du radicalisme mécanique

Beat Haldimann, le bon géant du lac de Thoune, est le descendant d'une famille d'horlogers établis dans la région depuis 1642. Pour une fois, ce n'est pas du storytelling commercial, mais un fait historique simple, presque banal, mais terriblement exigeant : comment rester fidèle aux traditions d'une telle lignée tout en continuant à enrichir cet héritage ? ▶ HALDIMANN H11De la tradition mécanique à l'abstraction lyrique... ◉◉◉◉◉ Beat Haldimann est l’homme le plus secret de tout le village …


Beat Haldimann, le bon géant du lac de Thoune, est le descendant d'une famille d'horlogers établis dans la région depuis 1642. Pour une fois, ce n'est pas du storytelling commercial, mais un fait historique simple, presque banal, mais terriblement exigeant : comment rester fidèle aux traditions d'une telle lignée tout en continuant à enrichir cet héritage ?

 HALDIMANN H11
De la tradition mécanique à l'abstraction lyrique...
 
◉◉ Beat Haldimann est l’homme le plus secret de tout le village horloger suisse. Même Philippe Dufour est un batteur d’estrades tapageur à côté de lui. Comme il est alémanique et qu’il manie mieux les brucelles que l’imparfait du subjonctif français, la Suisse romande aurait tendance à le marginaliser. Un peu isolé du côté du lac de Thoune, au cœur du cœur de la Suisse [mais à l’écart des Watch Valleys que sillonne la presse], il réussit l’exploit de n’avoir pas un seul outil à commandes numériques dans son atelier, où tout est fait comme le faisaient ses ancêtres horlogers, il n’y a pas tout-à-fait quatre cent ans (1642) : on y travaille à la main, au crayon et à la lime, le moins possible à l’énergie électrique. S’il y a une horlogerie authentiquement écologique, c’est ici qu’on la trouvera, dans cette grande villa ouverte sur un des plus beaux paysages de la Suisse des grands lacs.
 
 
◉◉ Beat Haldimann est aussi un des créateurs horlogers les plus originaux de sa génération. Apparemment, c’est un parangon de la tradition mécanique la plus stricte, tant sur le plan de la conception que sur celui de l’esthétique et des finitions, dignes de ce qu’exigent aujourd’hui – souvent en vain – les collectionneurs amoureux des belles mécaniques de l’âge d’or. Sauf que, justement, Beat Haldimann est tout sauf passéiste. Le passé, il le maîtrise parfaitement. L’avenir, il le prépare avec une telle ferveur qu’il nous réserve, tous les ans, de magnifiques surprises.
 
 
◉◉◉ Un peu de généalogie pour commencer. Soit son premier tourbillon central H1, créé voici déjà quelques années, impressionnant de majesté au centre de la montre, avec un boîtier et un cadran classiques. Ballet mécanique impeccable, déjà générateur de ce que Beat Haldimann n’hésite pas à qualifier de « chant », avec une mélodie intérieure très particulière. Applaudissements des amateurs et premières files d’attente dans le carnet de commandes : une symphonie héroïque pour roues et platines (taillés à la main), ça se mérite…
 
◉◉◉ Vient alors H2, un double tourbillon central, jamais vu dans une montre-bracelet : Beat Haldimann y confirme sa vision stratégique centripolaire, tout en jouant comme un virtuose avec les constantes de la résonance horlogère, exercice bien connu depuis le XVIIIe siècle. C’est aussi l’amorce d’une réflexion plus philosophique sur ce qu’est le temps, au-delà de sa pure résultante horaire. N’est-ce pas le battement qui est l’essence du temps ? N’est-ce pas le rythme d’un mouvement qui fonde la qualité d’un temps dont les heures et les minutes ou les secondes ne sont plus de simples quantités indicatives ?
 
◉◉◉ On en vient donc à sa proposition H8, totalement décalée et audacieusement conceptuelle pour un des piliers de l’hyper-tradition mécanique : un tourbillon central sans aiguilles et sans chiffres, qui ne donne pas l’heure tout en se permettant d’afficher le temps qui passe avec une exigeante pureté (ci-dessous). Hurlements des puristes – ceux qui en savent tellement plus long que tout le monde (surtout les néophytes) – et intimidation gênée de quelques amateurs un peu surpris par cette horlogerie métaphysique. Un peu comme si on avait surpris Michel-Ange en flagrant délit de cubisme [ce qui n’aurait pas manqué de se produire si Michel-Ange était né au siècle de Picasso]...
 
 
◉◉◉ Parce qu’il y avait, dans cette H8, un goût certain de l’abstraction lyrique [façon Georges Mathieu : immense culture et fulgurance esthétique !] qui allait s’épanouir dans la H9, proposition encore plus radicale, qui serait à l’horlogerie ce que le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch était à la peinture des débuts du XXe siècle. H9 et son cadran noir, justement, opaque et frustrant, sans aiguilles et sans chiffres, mais aussi sans visibilité de la mécanique, qui n’en fait pas moins cliqueter ses dents et ses palettes sous le cadran : l’horlogerie réduite à son essence formelle et acoustique , sous un verre saphir en dôme qui accentuait à la fois la profonde noirceur du cadran. Sensualité d’une montre masquée [le tourbillon central était à l’intérieur : tout était dans le tic-tac, audible mais non visible] et entravée dans son expression du temps – comme une maîtresse sado-masochiste…
 
 
◉◉◉ Difficile d’aller plus loin dans la rigueur conceptuelle que cette H9, qui achevait en quelque sorte un cycle de réflexions sur la métaphysique du temps. Impossible d’aller plus loin : il était donc temps de repenser autrement la centralité du mouvement, en laissant aux épigones du concept haldimannien le soin de dupliquer les échos et en revenant, comme toujours quand on a exploré une voie, aux origines mêmes de cette orientation.
 
 
 
 L'APPRENTISSAGE DE LA SIMPLICITÉ
De l'abstraction lyrique à la subversion mécanique...
 
◉◉ Ce sera donc H11, qu’on découvrira cette année au Palace de Baselworld, où Beat Haldimann a son rond de serviette depuis la première Watch Factory de 2009. H11 comme H1 + 1, c’est-à-dire une autre suite, sinon une nouvelle génération (ci-dessus). Pour rester dans les métaphores artistiques, cette montre est un peu comme les collages de Matisse : ce qui résulte d’un élan créatif quand on a tout essayé – et tout oublié. C’est le patient réapprentissage de la simplicité, dans un retour à la « vérité du produit » comme disent les cuisiniers quand ils ont eux aussi tout tenté derrière leurs fourneaux. Quelque chose comme l’extravagance d’une quintessence sans affèteries, comme la beauté sublime de la Vénus de Boticelli surprise au saut du lit…
 
◉◉◉ H11 ou l’insolence quasiment lyrique de deux simples aiguilles centrales greffées au cœur d’un tourbillon central [décidément, Beat Haldimann y tient : il doit avoir de bonnes raisons pour cela !]. Pas la moindre complication supplémentaire. Pas même un tourbillon. Douze chiffres romains, le nom de la marque et un « Swiss » majuscule qui ne s’imposait pas et qu’on préfèrerait presque en Schwyzerdütsch plutôt qu’en anglais...
 
◉◉◉ H11, c’est l’élégance suprême d’une avancée mécanique encore jamais tentée, quoique simplissime : les aiguilles des heures et des minutes co-axiales au balancier. Ce qui est plus facile à dire et à écrire qu’à concevoir [la complexité mécanique est ardue à orchestrer] : le balancier n’est pas logé dans le calibre, mais en quelque sorte externalisé au-dessus de la platine, avec son coq, au centre de la montre et dans une position qui le met en valeur sous le regard de l’amateur. Cet échappement n’en est pas moins fonctionnel et parfaitement réglant, l’extraordinaire économie de moyens (nombre de composants) de son dispositif relevant de ce grand art mécanique qui ne se maîtrise qu’avec beaucoup d’expérience et de sérénité…
 
 
◉◉◉ Les grands principes sont respectés – la centralité comme stratégie, la simplicité comme tactique, l’humilité comme éthique, l’élégance fonctionnelle comme volonté. Le message subliminal est malgré tout limpide : il présente le temps comme flux (cœur battant du mouvement) et le temps comme stock (le décompte des heures). Le temps qui passe (balancier) et le temps passé (cadran). Le temps qu’on mesure (aiguilles) et la mesure du temps (balancier). Le temps secret (celui du calibre, exposé au verso) et le temps dévoilé (celui des heures et des minutes). La montre se pose au point d’équilibre de ces deux tensions, situées sur le même axe de symétrie. Impossible de faire plus traditionnel. Impossible de faire moins classique…
 
◉◉◉ Chaque détail est pensé, jusqu’à la pointe des aiguilles, faites maison, mais spatulées en forme de cœur : c’était déjà le motif des aiguilles sur une montre de poche Haldimann du XVIIIe siècle ou sur une pendule murale Haldimann du XVIIe siècle. La pureté des formes de chaque composant répond à l’exigence de ses finitions : chez Haldimann, l’exceptionnel relève du quotidien. L’atelier a mis le curseur de son minimum là où la plupart des autres manufactures pensent avoir atteint leur maximum. Même l’écrin en noyer des rives du lac de Thoune a été pensé et réalisé comme un boîtier horloger.
 
◉◉◉ Deux visages pour un même temps : H 11 pour 1 + 1 = 11. Une double séduction, soulignée par la même finition « givrée » de l’avers et du revers de la montre (cadran et platine) : cette H11 est un Janus horloger, assez nettement yin-yang, ouvert sur le passé comme sur le futur. Beat Haldimann ne joue plus dans la méditation, comme avec la H8, ni dans la provocation, comme avec la H9, mais seulement – excusez du peu ! – dans la subversion de nos certitudes mécaniques, éthiques et esthétiques sur la mesure du temps. Merci, M. Haldimann, pour les bons moments horlogers que vous nous faites et que vous nous ferez vivre…
G.P.
 
 
 
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