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L'HISTOIRE SECRÈTE DES MONTRES #01 (accès libre)
La montre suisse de l’homme le plus haï de tous les temps

Le 4 mai 1945, il y a exactement 76 ans aujourd’hui, un détachement militaire de la 2e Division blindée (DB) de l’armée française – la division du général Leclerc – entrait dans Berchtesgaden, en Bavière, et s’emparait sans rencontrer de résistance du Berghof, la résidence privée d’Adolf Hitler, que les SS avaient tenté d’incendier. Ce que les soldats de la 2e DB française devaient découvrir dans le Berghof relève de l’épopée horlogère à part entière…


Après avoir tourné leurs mitrailleuses en direction de l’unité de la 3e division d’infanterie américaine, qui prétendait leur disputer la très symbolique occupation du Berghof [les militaires américains ont préféré décamper face à cette furia francese et à cette menace de tirer qu’ils prenaient très au sérieux], les hommes de la 2e DB allaient proprement piller le Berghof et faire une incroyable moisson de « souvenirs personnels » trouvés dans la villa d’Hitler et dans son « nid d’aigle » (Kelhsteinhaus) situé au sommet du Kelhstein qui domine Berchtesgaden (photo dsouvenir d'époque ci-dessous).

• Cette opération militaire [à la limite des ordres reçus, puisque cette zone devait être occupée par l’armée américaine], le culot des hommes de la 2e DB, ce qu’ils ont trouvé dans ce haut-lieu du IIIe Reich (photo ci-dessous) et les objets qu’ils ont emporté pour terminer leur campagne dans l’Allemagne occupée mérite d’être raconté : nous le ferons dans plusieurs épisodes d’une saga qui sera publié tout au long des semaines qui viennent…

• Parmi les « souvenirs de guerre » trouvés au Berghof dans les appartements privés du Führer, une montre suisse, la montre personnelle de l’homme le plus haï de toute l’histoire des hommes [personne auparavant n’avait jamais polarisé sur sa personne une telle détestation internationale]. L’histoire de cette montre suisse, de sa naissance dans une vallée romande à sa remise en cadeau au maître du IIIe Reich, est à elle seule une histoire dans l’histoire : on verra également comment cette montre très politique dans son concept a connu un destin singulier jusqu’à ces derniers mois – destin d’autant plus difficile à tracer que les archives la concernant ont été détruites dans les bombardements de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’émoi récent de la marque qui avait réalisé cette montre témoigne de l’incandescence de ce dossier…

• Cette montre personnelle du Führer n’a pas encore fini de déchaîner les passions – celles des collectionneurs, qui tenaient à posséder la montre la plus chargée d’histoire de toute la mémoire horlogère, et les passions des derniers témoins de la grande tragédie européenne, ainsi que de leurs descendants. On découvrira dans notre saga comment on a fini par boucler la boucle et donner à cette montre la place qui lui revenait dans la mémoire des hommes…

Rendez-vous, amis lecteurs, dans les prochains jours et les prochaines semaines, dans les épisodes suivants de cette série consacrée à cette « face cachée des montres suisses ». Auparavant, quelques mots sur la façon dont Business Montres a pu approcher la plus sulfureuse des montres suisses jamais produites – une montre jamais portée depuis qu’Adolf Hitler l’avait oubliée dans un coffre-fort du Berghof, lieu de villégiature qu’il ne fréquentait plus dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale [pour d’évidentes raisons, au moins dans cette introduction à notre saga, les identités de certains protagonistes, les noms et les dates précises de ce premier récit de Grégory Pons ont été modifiés]

Voici presque quatre ans, à l’automne 2017, un ami nous contacte en nous fixant un rendez-vous impératif à Paris pour le lendemain midi. Un déjeuner de la plus haute importance horlogère, nous précise-t-il, en ajoutant que nous ne regretterons pas le déplacement. De quoi piquer la curiosité de n’importe quel journaliste un tant soit peu amoureux de son métier. Comme cet ami connaît l’intensité de notre passion – professionnelle et personnelle – pour les montres, qu’il sait notre intérêt pour l’histoire et que nous le considérons comme un garçon raisonnable, qui ne nous dérangerait pas pour rien, autant prendre cette « convocation » inattendue très au sérieux : on peut déjà y flairer une « belle histoire » et un certain parfum d’aventures.

Nous nous retrouvons le lendemain avec cet ami pour un déjeuner au Ritz de la place Vendôme, en compagnie de trois autres personnes. L’un deux est un ami de notre ami : quadragénaire avancé qui respire une certaine aisance, il se présente sous son nom en nous tendant une carte de visite qui le situe dans l’univers de la finance – pourquoi pas ? Ses deux accompagnants sont plus pittoresques : avec un peu d’expérience professionnelle, compte tenu de leur âge [les abords de la trentaine], de leur allure [sportive, déliée, attentive et légèrement tendue], mais aussi de leurs yeux fureteurs qui balayent en permanence le décor, nous n’avons aucune peine à les identifier non seulement comme des gardes du corps de ce « financier », mais surtout comme des fonctionnaires de police non pas en service commandé, mais plutôt en mission privée de protection : apparemment enfouraillés, sympathiques mais peu diserts, ils perruquent – c’est-à-dire, en jargon professionnel, qu’ils ont pris un jour de congé pour assurer la sécurité de ce « financier » Après nous avoir rapidement et mentalement passé au scanner, sur un clin d’œil approbateur du « financier » qui nous identifie comme clean, les deux policiers en civil – DGSI, BRI, Raid, pire encore ? – se présentent à leur tour : « Prunelle » et « Framboise » ! Défense de rire… Ces noms de code [ici travestis, mais il s’agissait d’autres fruits rouges] sont assez déconcertants et ils ajoutent à l’ambiance clandestino-barbouzarde du rendez-vous, qui nous rappelle [vieux souvenirs professionnels !] d’improbables rencontres dans des palaces parisiens avec des émissaires de non moins improbables complots françafricains, attachés-case Hermès pleins de billets sur les genoux, avec une chaînette reliée au poignet du porteur. Nous découvrirons par la suite que ces noms de code sont dérivé des noms patronymiques des deux agents. Comme tout bon vieux professionnel des médias, nous nous demandons s’il s’agit d’une mise en scène destinée à nous impressionner ou de mesures élémentaires de sécurité avant de nous dévoiler un « objet » qui mériterait un tel déploiement de précautions…

Le « financier » prend des airs mystérieux pour nous annoncer qu’il a quelque chose de très important et de très « sensible » à nous présenter. Compte tenu de l’atmosphère qui s’est installée entre nous, des dorures de ce salon privé du Ritz, stratégiquement situé en encoignure, des deux « accompagnateurs » qui surveillent les allers et venues, nous nous attendons à découvrir un énorme diamant plus ou moins officiellement certifié, sinon un lot de pierres précieuses de grande valeur plus ou moins officiellement importées en Europe. Pas de quoi nous passionner a priori : nous n’aurons qu’à en parler à nos copains de Dubai ou de Mumbai, et ils se débrouilleront ensemble ! En fait, le « financier » sort de sa poche un papier de soie blanc, soigneusement plié pour envelopper un objet de la longueur d’un stylo. Il le déplie lentement pour faire apparaître une montre en or, assez banale, dont nous identifions immédiatement la marque – le modèle est toujours en fabrication. Il tient la montre à deux mains, tendue entre la boucle et l’autre brin du bracelet, en nous expliquant : « C’est un souvenir de famille, qui appartenait à mon père. Il l’avait rapporté d’Allemagne, où il combattait dans la 2e DB. Avec mes frères et sœurs, nous sommes en train de liquider la succession de mon père. Cette montre lui appartenait : il en avait hérité de son père, qui était lieutenant dans la 2e DB et qui faisait partie de l'unité qui a investi le Berghof.  Nous aimerions vendre cette pièce en transaction privée – ce qui ne sera pas facile compte tenu de ce que représente cette montre ». Notre première réaction face à la montre n’ayant guère été enthousiaste, il nous la tend. Le cadran noir ne porte pas la marque horlogère suisse qu’il aurait logique d’attendre, mais le nom d’un horloger allemand de l’époque. Étrange, mais, avec un minimum de culture horlogère, on sait que ce modèle a été utilisé dans les années 1930 par cinq ou six marques, en Suisse comme en Europe. Par réflexe professionnel, nous tournons la montre pour en examiner le fond et, là, c’est le coup de poing dans l’estomac…

Une croix gammée en émail grand feu saute aux yeux, avec deux initiales « A H » sur fond noir, initiales sur lesquelles il est impossible d’hésiter quand elles sont environnées d’une telle croix gammée et d’un aigle allemand comme ceux qui portaient à l’époque les milices nationales-socialistes. Trois dates encerclent la croix gammée. Avec un peu de culture historique et dans ce contexte hitlérien particulièrement connoté, il n’est pas difficile d’identifier la date du bas : « 20.4.89 », c’est la naissance d’Adolf Hitler. Il s’agissait donc bien d’une montre personnelle. Les deux autres dates sont faciles à déduire des autres éléments du fond de cette montre : « 30.1.33 », c’est le 30 janvier 1933, date à laquelle Hitler, le Führer du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands), a été appelé comme chancelier de l’Allemagne par le vieux maréchal Paul von Hindenburg, alors président de la République allemande. « 5.3.33 », c’est le 5 mars 1933, date des élections législatives qui voient la victoire écrasante du NSDAP (43,9 % des suffrages) et qui vont permettre à Hitler de se donner les pleins pouvoirs pour établir sa dictature [ce seront les dernières élections libres en Allemagne jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale]

Nous avons donc en main la montre personnelle d’Adolf Hitler, une montre forcément très politique compte tenu des dates politiques marquantes qu’elle célèbre, qu’on peut donc considérer comme ayant été offerte au Führer par son premier cercle d’amis, peu après la victoire électorale de 1933, probablement par des hauts cadres de la SA très fiers de leur récente ascension au pouvoir [cette première intuition sera corroborée par les analyses ultérieures, notamment le type de l’aigle gravé au dos de la montre, qui n’a rien à voir avec le futur aigle officiel du IIIe Reich]. Un objet du temps très clairement symbolique : on savait, dans les sphères dirigeantes du parti nazi, que le Führer ne portait quasiment jamais de montre – mais les Allemands ont toujours considéré les montres comme des cadeaux institutionnels de grande valeur. Cette montre germanisée par un nom allemand connu sur le cadran [un cadeau au Führer ne pouvait être qu’allemand, et certainement pas suisse] semblait donc destinée à marquer l’instauration en Allemagne des temps nouveaux annoncés dans Mein Kampf. Maidss peut-être s'agit d'un faux : nous verrons dans un prochain épisode comment s'en assurer et pourquoi il n'en est rien...

Évidemment, avec un tel objet entre les mains, en découvrant que la montre est directement passée de son coffre-fort du Berghof dans le coffre-fort parisien de celui qui avait fait main basse dessus en 1945, on se prend à réfléchir, ne serait-ce que pour se demander quel grand collectionneur de nos amis pourrait être intéressé par une telle pièce, à ce point saturée d’histoire, dont la valeur peut osciller entre une poignée de dizaines de milliers d’euros et une (grosse) poignée de millions d’euros – en fonction de la demande, de la discrétion exigée par les acheteurs et des conjonctures géopolitiques du monde. Une telle montre « historique », apparemment unique, jamais vue, fresh to the market, n’a pas vraiment de prix puisqu’il n’y a pas de marché officiel pour une telle pièce. Que de questions, en revanche, sur son authenticité, sur l’époque qui l’a vue naître, sur son parcours depuis 1945, sur sa capacité à tenter quelques collectionneurs sur cette planète et même sur les étranges réactions de la marque suisse lors de sa réapparition ! C’est ce que nous allons explorer dans les prochains épisodes de notre saga. réflexe professionnel : on en profite pour prendre quelques premières photos à la volée, médiocres comme il se doit (ci-dessous)…

❑❑❑❑ À SUIVRE  : Une montre suisse germanisée, mais parfaitement traçable dans la watch valley qui l'a vue naître (« La face cachée des montres » #02)


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