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BUSINESS MONTRES VINTAGE (accès libre)
Naissance d’une légende horlogère, qui associe Tante Yvonne et le général de Gaulle, son neveu missionnaire et la montre « électrique » du génial Fred Lip

C’est la rencontre d’un homme providentiel, d’un manager horloger visionnaire et d’une aventure industrielle qui a permis de créer une montre de luxe très avant-gardiste et parfaitement française. Comme on savait alors rêver grand, il nous en reste de grandes légendes…


L’histoire « horlogère » du général de Gaulle reste encore à explorer et à écrire. On ne connaît à peu près rien des montres effectivement portées par le sauveur de la France libre, le reclus de Colombey-les-Deux-Églises et le premier président de la Ve République : il devait bien porter une montre, ce grand homme, quand il commandait victorieusement son régiment de chars pendant la bataille de France (1940 : ci-dessous), quand il lançait ses appels radiophoniques sous les bombardements de Londres ou quand il habitait à l’Élysée, où son ombre portée en a vu depuis des vertes et des pas mûres ! Tout au plus connaît-on de lui une superbe montre de poche Agassiz, qui lui avait été offerte par les habitants de Genève en 1946 : marqué du V de la victoire pour 1939-1945 [chacun sait que le élites genevoises avaient vigoureusement résisté à l’encerclement par le IIIe Reich], cette « World Time » Agassiz (système Louis Cottier), frappée d’une Jeanne d’Arc émaillée et dotée d’une aiguille des heures en forme de croix de Lorraine (ci-dessous), est repassée en vente chez Antiquorum en 1990 et a été adjugée pour 126 000 francs suisses (l’équivalent de 113 000 euros d’aujourd’hui) – depuis, cette vente, la montre s’est volatilisée et on ne sait plus qui la possède…

D’où l’intérêt de voir repasser sur le marché une montre historiquement et authentiquement possédée par le général de Gaulle (puisqu’elle lui a été offerte en cadeau), la suite de l’histoire méritant le détour et appelant Geoffroy et Inès Ader, les auteurs de l’excellent « roman graphique » Des montres et des hommes (Business Montres du 10 décembre 2018), à nous écrire une suite ! L’histoire commence quelque part vers 1958, mais plus probablement en 1959, voire en 1960, une fois le général de Gaulle bien calé dans son fauteuil présidentiel. Jamais à court d’idées publicitaires frappantes, le génial Fred Lipmann, « Fred Lip » pour tous les Français, auxquels il donne l’« heure Lip » plusieurs fois par jour avant les principaux journaux radiophoniques, a l’idée d’offrir au général de Gaulle une « montre électronique », dotée du fameux mouvement R27. En 1958, Fred Lip vient en effet de commercialiser une des premières montres-bracelets « électriques » du monde, sur laquelle ses ingénieurs travaillent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en concertation avec les équipes américaines de marques comme Elgin, avec laquelle Lip présentera un premier prototype (non commercialisable) en 1952. Hamilton avait de son côté sorti sa première montre « électrique » aux Etats-Unis, en 1957.

La première série industrielle de ces Lip avant-gardistes sera lancée en 1958. Avec son calibre R27, ce sera la première montre « électrique » de l’histoire horlogère européenne : en fait, en dépit de ses deux piles rondes, la montre est davantage « électro-mécanique » que vraiment « électrique » ou même « électronique », puisqu’elle se contente – mais c’est énorme en matière de précision – d’entretenir par un circuit électrique (ci-dessous) l’oscillation d’un balancier-spiral mécanique tout ce qu’il y a de plus classique, avec un train de rouages tout aussi classique pour entraîner les aiguilles et afficher l’heure [on mettait à l'heure cette Lip sans couronne, par un anneau au verso de la montre]. Autonomie annoncée de ce calibre, qui bat à 18 000 alternances/heure : un an, voire 500 jours selon les publicités de Lip de l’époque. Il s’agissait alors d’une vraie « montre de luxe », dont la version en or était affichée autour des 2 000 francs de l’époque, soit l’équivalent de 3 000 à 4 000 euros d’aujourd’hui [c’était alors le prix d’une montre de grande marque en Suisse]. La version en acier coûtait un tiers de ce prix. Dans la France des DS noires, de la bombe A et des Caravelle en plein ciel, cette montre « électronique » [rien que cet adjectif en disait long sur la fascination moderniste et l’optimisme technologique à l’aube des années 1960] suscitait un indéniable engouement, même si le succès commercial restait modeste.

Va donc pour en offrir une au général de Gaulle, qui avait alors tenu à remercier Fred Lip par une carte personnelle : « À Monsieur Fred Lip, grâce à qui je mesure les heures qui me sont comptées » [la formule est magnifiquement trouvée]. Après tout, une telle montre témoignait de la grandeur de l’industrie française et de sa renommée internationale. Pour Fred Lip, c’était du celebrity marketing bien compris et une belle occasion de relancer les ventes (pas si exceptionnelles que ça) de sa montre. La légende – non officielle et non autorisée, mais surtout non confirmée parce que non confirmable aujourd’hui – affirme que le général de Gaulle portait en réalité deux montres Lip, en alternance, une semaine sur deux, pour avoir une montre toujours parfaitement à l’heure exacte. Il suffit d’y croire. Reste que cette montre – que personne n’a vraiment vu portée par le général de Gaulle [dont on peut imaginer qu’il n’était pas très technophile à titre personnel] – est restée un certain temps dans son écrin jusqu’à ce que « Tante Yvonne », la première dame de France, qui était une très avisée « ménagère de plus de cinquante ans », se dise qu’il était inutile de n’en rien faire [ce qui confirmerait le fait que le général de Gaulle ne la portait pas] et se décide à l’offrir à son neveu, le père François de Gaulle, fils de Jacques de Gaulle (1893-1946), le frère cadet du président de la République. On est alors au début des années 1960…

Né en 1922 et missionnaire en Afrique, le RP (révérend père) François de Gaulle (ci-dessousétait un de ces modestes mais très efficaces « pères blancs » qui ont fait du continent noir le premier bastion actuel de la chrétienté : on peut imaginer qu’il n’avait pas vraiment l’usage d’une montre « électrique » en or et que, dans sa brousse de l’actuel Burkina Faso (qui s’appelait alors Haute-Volta), où il aura passé plus de quarante ans de sa vie, les piles de rechange étaient rares – même en pays… voltaïque ! Comme chacun sait, en Afrique, on a le temps, mais pas de montre ! Le RP François de Gaulle va donc à son tour offrir cette montre, très peu portée, et son écrin en bois, à un autre neveu du général, Bernard de Gaulle (1923-2019), dont les enfants ont décidé de revendre cette Lip au prestigieux pedigree [tout ceci est attesté par une lettre manuscrite de Bernard de Gaulle, ci-dessus]. D’oncle et de tante en neveu, de général en missionnaire, puis de neveu en neveu et de père en fils, la boucle est bouclée : la légende horlogère de cette Lip peut s’enraciner dans l’histoire de l’horlogerie contemporaine. Comme toutes les vrais légendes contemporaines de la montre, cette montre a déjà son surnom, c’est la « Lip général de Gaulle »...

On peut s’étonner que la maison Artcurial, qui adjugera cette montre à Monaco, le 18 juillet prochain, n’ait estimé ce lot n° 658 de sa vente qu’à 6 000-10 000 euros, ce qui est extraordinairement défensif pour une pièce historique quasiment jamais portée, qui sera logiquement convoitée par des collectionneurs du monde entier, notamment dans les pays les plus sensibles au mythe de Gaulle – on pense ici à la Chine, où le général de Gaulle comme son frère Bernard (qui a beaucoup œuvré pour le rapprochement sino-français) restent très respectés, ou au Proche-Orient. Les amateurs de montres « historiques » ne manquent pas sur tous les continents. On se demande même si la République ne devrait pas, sinon préempter [voire interdire de sortie du territoire], du moins enchérir pour cette montre doublement « historique », par sa provenance comme par le témoignage technique qu’elle porte de l’excellence industrielle française pendant les Trente Glorieuses.

Il serait aberrant que cette montre unique par son histoire échappe au patrimoine national ! Après tout, la République dépense tellement de millions pour acquérir d’éphémères et bizarres « chefs-d’œuvre » d’art contemporain qu’elle pourrait consacrer quelques dizaines de milliers d’euros à cette acquisition, qui aurait sa place dans un musée ou rue de Solferino, dans les murs de la Fondation Charles de Gaulle. Cinq chiffres seraient un minimum pour l’adjudication, mais on peut imaginer une compétition qui pousserait jusqu’à six chiffres cette montre d’un vrai « géant » de l’histoire – six chiffres qui sont déjà le minimum syndical pour des montres de saltimbanques inconsistants mais showbizement parlant célèbres…


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