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WONDER WEEK 2023 #08
Deux grandes victoires simultanées pour l’horlogerie genevoise

Dans la logique du Sniper en patrouille dans les allées de la Wonder Week, on va donc vous parler, entre autres, de la démocratie qui fait avancer les affaires horlogères, de montres militaires, de chaises musicales, du « tour beau, tout faux » et de la pire montre de la Wonder Week – on en oublie, mais vous retrouverez tout ce petit monde dans les notes ci-dessous. En vous rappelant que l’’excellent Sylvain Tesson nous dit d’un bloc-note de ce genre : « Les blocs-notes sont des coups de sonde, des carottages donnés dans le chatoyant foutoir du monde ». Nous n’avons donc plus qu’à bloc-noter dans le chatoyant foutoir de l’horlogerie…


▶︎▶︎▶︎▶︎ L’AGENDA DE LA SEMAINE : en plus de notre Baromontres de mars, publié ce jour (Business Montres du 3 avril), qui donne une douzaine de coups de projecteurs sur les faits, les hommes et les marques qui ont influencé la météo horlogère du mois de mars, il faut s’attendre à la fin de nos pages consacrées à la Wonder Week, à la suite de nos pages « Repérages » [les nouveautés du printemps : notre compteur approche des 350 montres déjà présentées], à une analyse du rapport Morgan Stanley et à nos chroniques de dessins détournés « Horlotainment »…

▶︎▶︎▶︎▶︎ LA PREMIÈRE GRANDE VICTOIRE : pour l’horlogerie genevoise, le millésime 2023 marque évidemment la consolidation du rendez-vous horloger dans la ville, puisque plus de160 marques avaient décidé d’y tenir salon, d’y monter une exposition ou d’y organiser des rencontres avec leur communauté.

• Un tout petit tiers de ces marques (48 références) – mais les plus prestigieuses – s’exposaient à Watches & Wonders, qui a fait le plein tant de professionnels que de visiteurs du grand public, dont beaucoup étaient liés, directement ou non à l’horlogerie (personnel des manufactures ou des ateliers de l’amont industriel) : le périmètre du salon devrait évoluer encore l’année prochaine, avec le renfort d’une bonne quinzaine de marques, grandes et petites [on parle du retour de grandes maisons de groupes concurrents], mais probablement avec quelques exfiltrations de maisons mécontentes du coûteux caporalisme ambiant…

• Un plus gros tiers avait choisi Time to Watches (55 marques), sur le campus de la HEAD, mais cet espace complémentaires de Watches & Wonders doit cependant muscler tant ses propositions commerciales que sa promotion et sa communication sous peine de régresser [plusieurs de ses exposants 2023 les plus notoires rejoindront l’année prochaine Watches & Wonders] et de ne jamais évoluer en pôle alternatif de la Wonder Week…

• Un très gros tiers des marques (entre 60 et 70 références) avaient choisi le centre ville, au sens large – disons entre La Réserve, aux portes de Genève [où il était bien agréable de se rendre en bateau pour rencontrer l’équipe de Bovet], et l’hyper-centre (pour aller voir Urwerk place Bourg-de-Four). Les uns dans les palaces des bords du lac (Wilson, Fairmont, Angleterre, Beau-Rivage, Bergues, Rhône), les autres dans des espaces complémentaires (Barton 7, IceBergues), des boutiques, des bistrots ou même des pontons flottants (Norqain)

Autour du noyau dur Watches & Wonders, mais avec d’importants renforts complémentaires que les autorités de Genève feraient bien de ne pas négliger, la Wonder Week semble donc s’être imposée comme l’événement horloger de référence du début d’année, avec ses avantages et ses inconvénients sur lesquels nous reviendrons. Ce n’tait pas gagné voici deux ou trois ans : c’est à présent acté et comme gravé dans le marbre. Pour ce qui d’un avenir immédiat, pour bien entamer le calendrier horloger, ce sera Genève ou rien : il semblerait que bon nombre de marques qui boudaient soient en train de changer d’avis : effet boule de neige garanti !

(Nos lecteurs se mettent à détourner quelques dessins d'actualité)

▶︎▶︎▶︎▶︎ LA SECONDE GRANDE VICTOIRE : l’autre fait marquant pour la pérennisation de Genève comme métropole horlogère de référence, c’est la victoire électorale du justicialiste Pierre Maudet, l’outsider qui a réussi non seulement à pousser ses pions jusqu’à pouvoir réintégrer le Conseil d’État (gouvernement) genevois, mais aussi à faire élire quelques représentants de son nouveau parti, LJS (Libertés et justice sociale), au Grand Conseil (parlement) de Genève. Comme il était le seul candidat à s’être doté d’un « programme horloger » digne de ce nom (musée, économie de la montre, etc. : Business Montres du 4 janvier, Business Montres du 21 janvier, Baromontres du 31 janvieret Business Montres du 20 mars), c’est un signal fort d’autant plus encourageant pour la suite que son équipière chargée du projet de musée d’horlogerie, Masha Alimi, fait partie des 10 députés LJS élus ce week-end – une équipe capable de pouvoir inverser bien des rapports de force au sein de la représentation genevoise…

• C’est une grande victoire pour la consolidation du pôle « Genève métropole horlogère » [ah, si ça pouvait être vrai !], mais tout n’est pas encore joué puisqu’il y a un second tour : les électeurs de la communauté horlogère savent ce qui leur reste à faire le 30 avril prochain. Nous continuerons de notre côté à soutenir les candidats « les plus horlogers » – donc le justicialiste Pierre Maudet – en espérant que ses concurrents comprendront qu’il faut intégrer l’horlogerie dans leurs programmes économiques…

▶︎▶︎▶︎▶︎ TOUT BEAU, TOUT FAUX : à peine les derniers visiteurs de la Wonder Week repartis, c’est l’heure des bilans. Comme toujours après un salon horloger, « tout va très bien, Madame la Marquise » [la ritournelle est connue et nous l’avons entendue tous les ans depuis le siècle précédent, même quand l’horlogerie subissait une crise grave, comme en 2009 ou en 2014]. Cette année, chacun se félicite d’un niveau de commande exceptionnel : effectivement, quand on met sur le marché 200 montres à la place des 2 000 qui auraient été de mise voici trois ou quatre ans, on est rapidement sold out. Encore faudrait-il comprendre que ces « commandes » ne sont que des engagements d’achat non contraignants et donc annulables à loisir dans les semaines qui viennent. Et il faudrait encore comprendre que les détaillants, premières victimes de la limitation de la production et de la stratégie des « allocations » décidées par les marques (explication du « Mot magique du printemps » : Business Montres du 29 mars), ont une nette tendance à surcommander, à gonfler leurs intentions d’achat et à s’engager, par peur de manquer de marchandise, sur des quantités bien supérieures à leurs seuls besoins. Ce sont ces « surcommandes de précaution », par force exagérées, qui sont enregistrées et qui expliquent l’optimisme de haut niveau des états-majors et de leurs médias perroquets qui n’ont rien compris au film : c’est au moment d’ajuster ces commandes, de les confirmer et de les payer qu’on pourra faire une évaluation définitive du bilan commercial des salons…

▶︎▶︎▶︎▶︎ WWWW – Worst Watch of Watches & Wonders (1) : fin un peu décevante du concours clandestin de la « pire montre de la Wonder Week » – (W4 pour Worst Wristwatch of Watches & Wonders :Business Montres du 30 mars). Par crainte de représailles en cas d’indiscrétions, bon nombre de blogueurs anglo-saxons ont préféré se désister et ne pas affirmer leur pronostic, alors que les collectionneurs qui avaient lancé l’opération faisaient de la résistance. Il se dégage cependant des votes une forte stigmatisation du Carillon tourbillon présenté par Biver, la nouvelle marque de Jean-Claude et Pierre Biver : c’est injuste, et même injustifié, mais les griefs constatés sont sans doute à la hauteur des attentes inconsidérées de ces collectionneurs (voir notre propre analyse : Business Montres du 26 mars et des jours suivants). Dans les jugements à l’emporte-pièce, la nouvelle montre Biver se voit presque accusée d’être un banal remake contemporain des codes Piaget seventies : cadran en pierre dure, bracelet baroque et complication mécanique classique. Bref, du rétro dans la rétronostalgie…

▶︎▶︎▶︎▶︎ WWWW – Worst Watch of Watches & Wonders (2) : ce vote des collectionneurs anonymes [comme les alcooliques du même nom, ne serait-ce que parce qu’ils avaient tendance à hanter les bars des palaces en fin de soirée] est cependant très intéressant par ce qu’il trahit et par les commentaires qu’il suscite. On voit se profiler une sorte de défiance larvée et encore peu verbalisée pour l’horlogerie indépendante de la nouvelle génération, soudain considérée comme décevante, alors que l’avant-garde disruptive de l’horlogerie d’avant l’an 2000 a conservé toute sa relative « fraîcheur ». Est-ce un hasard si on reparle beaucoup des « septuagénaires bondissants », qui nous envoient trente ans ou quarante ans en arrière, vers les années 1980-1990 (Silberstein, Roth, Biver, Dufour et les autres : Business Montres du 24 mars) ? La nouvelle icône du design, c’est Gérald Genta ! La prochaine star, ce sera peut-être Jorg Hysek ou Marc Newson et ses Ikepod de première et deuxième génération. Finalement, Jean-Claude Biver, qui est sans doute maintenant trop de son temps, aurait peut-être mieux fait de nous refaire une Blancpain saison 1 : tout le monde aurait applaudi…

▶︎▶︎▶︎▶︎ LES CHAISES MUSICALES DU JOUR : ceci n’a pas de rapport direct avec l’information ci-dessus [quoique, en y regardant de plus près…], mais Loïc Biver, qui était le manager général de Hublot pour la grande Chine, s’est très récemment fait débarquer par la direction du groupe LVMH. Il opérait en Asie depuis 2008 et il avait récemment bénéficié d’une promotion. Autre dépositionnement très récent : Jean-François Sberro, le sympathique président de Hublot North America, a récemment rendu son tablier après une vingtaine d’années passée dans l’horlogerie LVMG (TAG Heuer, puis Hublot depuis 2009. « Y a de la rumba dans l’air », comme le chantait Alain Souchon en 1977…

▶︎▶︎▶︎▶︎ LA RUMEUR DU JOUR : celle-là, on n’y croit pas le millième d’un millième de seconde, mais elle est si rigolote qu’on ne résiste pas à la partager avec vous. Alors que la planète Montres retient son souffle pour connaître le nom du successeur de François-Henry Bennahmias chez Audemars Piguet, certains évoquent l’arrivée aux commandes de – roulement de tambour obligatoire… – notre ami Ricardo Guadalupe, qui exerce ses talents de CEO [avec un certain brio] chez Hublot, au sein du pôle horloger de LVMH. Imaginez un instant ce que ça donnerait et vous aurez passé un bon moment, sachant qu’une telle nomination renforcerait au-delà du supportable les rumeurs de rachat d’Audemars Piguet par Bernard Arnault – là, non plus, nous ne marchons pas dans la combine…

▶︎▶︎▶︎▶︎ UN REGARD SUR LES MONTRES MILITAIRES : c’est pendant la Wonder Week, en Vieille-Ville, dans les locaux de la Société militaire de Genève, qu’Astrid Soyez (Antiquorum) a initié les « miliciens » aux secrets des montres militaires, des premiers podomètres du XVIIIe siècle aux montres de nageurs de combat contemporains – sujet méconnu s’il en est, même au pays de l’horlogerie, et sujet d’autant plus légitime quand il est abordé dans une salle dont les pierres de taille sont réchauffées par une collection de fanions, de sabres et d’armes de guerre. D’autant que les amateurs de montres militaires sont encore perdus dans la distinction à opérer entre les montres réglementaires – celles qui sont en dotation et qui relèvent du matériel militaire – et les montres régimentaires – celles qui célèbrent le prestige ou les traditions d’une unité, mais qui n’ont rien de l’équipement réglementaire d’un combattant…

▶︎▶︎▶︎▶︎ CLOCKS EN STOCK (le dessin du jour) : nous avons repris dans ce bloc-notes de la Wonder Week, la bonne vieille habitude du Sniper, celle du « dessin du jour », qu’on pourra retrouver dans notre page Instagram, qui compte déjà plus de 1 300 illustrations à base de comics détournés et de photos piratées. « Le problème avec les imbéciles heureux de l’horlogerie, c’est qu’ils voient toujours la lumière au bout du tunnel, et jamais le tunnel au bout de la lumière » : le formatage mental des horlogers par la doxa dominante est tel que le moteur de l’industrie ne connaît que l’accélération : pas de point mort et pas de marche arrière ! Quand ça n’avance plus, on raconte tout de même que c’est reparti…


Coordination éditoriale : Eyquem Pons



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